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L’AFRIQUE DOIT-ELLE SE DEBARASSER DU FRANC CFA ?

  • Posted by: Ismens
  • On: September 23, 2015

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Après le départ du Mali (en 1962) et du Madagascar (en 1973) de la zone franc, les deux pays se sont rapidement retrouvés avec de sérieuses difficultés économiques, ce qui a finalement amené le Mali à réintégrer le système en 1984. Une semblable prise de position avait également coûté cher, il n’y a pas longtemps, à l’ex-président de la Lybie, Mouammar Kadhafi, qui s’obstinait à doter l’Afrique d’une monnaie unique. Plus récemment, dans un mémo interne de la BCEAO, un chef de service avait exprimé le souhait que Kako NUBUKPO, économiste et ministre togolais chargé de la prospective et de l’évaluation des politiques publiques, soit rappelé à l’ordre par les autorités togolaises pour avoir critiqué la BCEAO. Son souhait fut-il exaucé ou pas ? Quoi qu’il en soit, lors de la formation d’un nouveau gouvernement en juin 2015, le ministre Kako NUBUKPO n’a pas été reconduit à son poste. Ces exemples sont forts éloquents pour dissuader quiconque, qu’il soit Chef d’Etat ou non, voudra révéler au grand jour la vraie nature du franc CFA et de la zone franc. Mais au vu et au su de ces exemples qui servent d’avertissement, le président tchadien, Idriss Déby, n’éprouve visiblement aucune crainte. Il relance publiquement et solennellement le débat sur le franc CFA et la nécessité pour l’Afrique d’avoir sa propre monnaie.

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C’était le mardi 11 août 2015. Le Tchad célébrait son 55e anniversaire d’indépendance. C’était alors que dans son discours de circonstance, Idriss Déby surprit toute la communauté nationale, africaine et internationale en appelant l’Afrique (du moins les pays de la zone franc) à frapper sa propre monnaie et à se débarrasser du franc CFA. Justifiant sa réaction, il a dit : « Il y a aujourd’hui le franc CFA qui est garanti par le trésor français. Mais cette monnaie-là, elle est africaine. C’est notre monnaie à nous. Il faut maintenant que réellement dans les faits, cette monnaie soit la nôtre pour que nous puissions, le moment venu, faire de cette monnaie une monnaie convertible et une monnaie qui permet à tous ces pays qui utilisent encore le franc CFA de se développer. Je crois que c’est une décision courageuse que nos amis français doivent prendre ». Cette déclaration, à la fois inattendue et osée, ne risque-t-elle pas de mettre la France dans une colère noire et d’attirer un ostracisme économique et financier sur le Tchad et son président ? Tout le monde se pose en tous cas la question. Longtemps considéré comme un « protégé » de la France, Idriss Déby se révèle sous un jour particulièrement nouveau. Décidé à en découdre avec la France (son maître et son mentor) et sa machine coloniale (le franc CFA et la zone franc), il ne semble appeler l’Afrique à une révolution : « L’Afrique, la sous-région, les pays africains francophones aussi, ce que j’appelle la coopération monétaire avec la France, il y a des clauses qui sont dépassées. Ces clauses-là, il faudra les revoir dans l’intérêt de l’Afrique et dans l’intérêt aussi de la France. Ces clauses tirent l’économie de l’Afrique vers le bas, ces clauses ne permettront pas de se développer avec cette monnaie-là » continue-t-il sur un ton complètement détaché. Il ajoute : « On n’a pas besoin de chercher de midi à 14heures. Nous allons continuer à cœur l’amitié avec la France. Mais il faudra avoir le courage de dire que le moment est venu de couper un cordon qui empêche l’Afrique de décoller ». Mais pourquoi le président tchadien crie-t-il tout haut ce que beaucoup d’autres présidents africains considèrent comme un tabou ? Il répond lui-même : « Cette question n’est pas tabou. Celui qui veut faire de cette question un tabou va tuer l’Afrique et demain on sera condamné par les générations futures ».

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Mais pour Kako NUBUKPO qui, lors des 15es Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, tenues du 3 au 5 juillet 2015, est revenu sur l’urgence de revoir l’arrimage à l’euro du franc CFA, « les termes du débat sont parfois mal posés. Certains en parlent en termes de panafricanisme ou de revendication identitaire. C’est une approche contre-productive. Nous devons d’abord définir le modèle de société que nous voulons construire. Cela permettrait de dépassionner le sujet. A quoi cela rime-t-il de bomber le torse en prétendant avoir une nouvelle monnaie que nous serons incapables de gérer ? Tout n’est pas mauvais dans la situation actuelle : la centralisation des réserves de change, par exemple, est une forme de solidarité entre les Etats qu’il est important de préserver. La question de la souveraineté qui sous-tend ce débat est plus que légitime. Car, il est inconcevable que 55 ans après les indépendances, les pays de la zone franc continuent d’avoir une monnaie physiquement fabriquée en France, d’avoir leurs réserves de change déposées auprès du Trésor public français. Mais il ne faut pas penser que la monnaie est l’alpha et l’oméga du processus de développement et de croissance de l’Afrique. Il y a des questions liées à la gouvernance et à la démocratie, à la productivité et à la compétitivité que nos pays doivent résoudre ». Dans ces conditions, le franc CFA est-il selon Kako NUBUKPO un frein au développement des pays africains qui l’utilisent ? « La monnaie doit être au service de la croissance et du développement. Pour cela, il faut des crédits. Or le ratio crédit à l’économie sur PIB dans les pays de la zone franc est de 23 % quand il est de plus de 100 % dans la zone euro. [Si bien qu’il] est quasiment impossible pour nos pays de rattraper les économies émergentes si le franc CFA reste arrimé à l’euro. Ne faut-il pas envisager des régimes de change alternatifs un peu plus flexibles pour financer l’émergence ? Si cet arrimage était une garantie de stabilité monétaire dans la zone franc et qu’en contrepartie, ces pays avaient des taux de croissance relativement faibles, on pourrait considérer que l’arbitrage fait à la création du franc CFA en 1945, confirmé à la création de l’euro en 1999, a son sens. Mais on voit bien avec le cas de la Grèce qu’une économie faible qui a une monnaie forte engendre des ajustements très difficiles à soutenir. Comment pouvons-nous avoir un discours crédible sur l’émergence si nous ne touchons pas aux outils dont nous disposons ? Il faut revoir l’arrimage fixe du franc CFA à l’euro, si nous voulons développer nos économies ». S’il en est ainsi, pourquoi, selon Kako NUBUKPO, les pays de la zone franc ne commencent pas à faire d’abord usage des plus 3 600 milliards de francs CFA (environ 72 milliards d’euros) dont ils disposent auprès trésor public français pour accompagner leur croissance ? « C’est ce que j’appelle la servitude volontaire. Personne n’interdit à nos pays d’utiliser le volet excédentaire des réserves de change pour financer la croissance. L’accord signé avec la France en 1945, dans le cadre du fonctionnement du compte d’opérations avec le Trésor, était qu’elle couvre l’émission monétaire des pays de la zone franc à hauteur de 20 %. Aujourd’hui, nous la couvrons quasiment à 100 %. Cela veut dire que nous n’avons plus besoin de l’« assureur » qu’est la France pour avoir la fixité entre le CFA et l’euro. Les dirigeants africains doivent prendre leurs responsabilités. C’est à nous d’assumer notre destin, ce n’est pas à la France de le faire pour nous ». N’est-ce pas trop beau pour être vrai ? D’après Kako NUBUKO, La France a-t-elle intérêt à faciliter l’ouverture de ce débat ? « Mais la France a officiellement ouvert le débat, si l’on s’en tient aux déclarations de François Hollande, en octobre 2012, à Dakar, où il encourageait les gouverneurs de nos banques centrales à utiliser de façon plus active les réserves de change dont les Etats de la zone franc disposent auprès du Trésor public français. Peut-on demander plus ? On ne peut pas en même temps revendiquer notre indépendance et attendre que ce soit l’ancien colonisateur qui nous donne l’autorisation d’agir. C’est à nous de demander à utiliser de ce qui nous revient. C’est seulement s’il y a blocage que nous pourrions faire un procès d’intention à la France ». Quelle est alors, la solution de Kako NUBUKPO, sortir de la zone franc ? « Nous pouvons au moins procéder par étapes. Il faut remettre sur la table les objectifs des deux banques centrales d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale ainsi que leur capacité à financer la croissance économique et évaluer la qualité de leur gestion monétaire. Qu’est-ce qui empêche d’ouvrir ce débat ? La seconde étape consisterait à modifier le régime de change pour aller vers un régime plus flexible avec, par exemple, un arrimage du CFA à un panier de devises. Cela va supposer de revoir le dispositif institutionnel. Aujourd’hui, le franc CFA via son rattachement à l’euro est beaucoup plus déterminé par les événements au sein de la zone euro que par la conjoncture au sein de la zone franc. C’est une hérésie ! » Quant à la capacité des 16 pays de la zone franc d’avoir une monnaie unique autre que le CFA, Kako NUBUKPO estime qu’« il n’est même pas nécessaire d’aller jusque-là. Ce qu’il faut, c’est que les dirigeants africains fassent preuve de responsabilité et ouvrent le débat sur la gestion monétaire. C’est un exercice démocratique auquel nous devons tous participer. Les gouverneurs de nos banques centrales doivent expliquer les fondements de leur politique monétaire, comme le font tous les gouverneurs de banques centrales. Je n’ai jamais entendu le gouverneur de la BCEAO ou de la BEAC s’exprimer devant un parlement quelconque. Dans l’absolu, ce n’est pas impossible d’avoir une monnaie qui nous soit propre, puisqu’il s’agit d’un élément de la souveraineté nationale. Les autres pays africains ont leur propre monnaie, cela ne pose aucun problème ».

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Mais, pour bien d’autres initiés africains plutôt sévères, le franc CFA n’ayant pas apporté le développement mais la pauvreté, les pays de la zone franc doivent impérativement sortir de cette zone, ou du moins décoloniser le franc CFA, sinon le remplacer par une nouvelle monnaie purement africaine. Selon le Docteur Prao Yao Séraphin, vice-président chargé des affaires économiques et sociales de la cellule de veille et d’éveil (CVE) de la Côte d’Ivoire et président de l’association des théoriciens africains de la monnaie (ATAM), cette « thèse se justifie pour au moins trois raisons. Premièrement, le franc CFA et ses mécanismes sont des leviers du pillage des économies africaines. Deuxièmement, le franc CFA est un instrument de domination de la France en Afrique. Troisièmement, le franc CFA entame la souveraineté des pays membres ». Il enfonce le clou en qualifiant le franc CFA de « virus qui qui détruit la structure économique des pays africains de la zone franc ». Aussi, n’hésite-t-il pas à déclarer ouvertement : « En conséquence, si ces pays veulent amorcer un véritable développement autocentré, alors il leur faut sans tarder œuvrer à la disparition du franc CFA qui retarde leur développement ».

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Chers Buntuafricains, chères Buntuafricaines, nous espérons avoir, à travers ces lignes, attiré un tant soit peu votre aimable attention sur la situation inadmissible dans laquelle se trouvent nos pays de la zone franc. La monnaie fait intrinsèquement partie de l’identité d’un pays et n’est pas du tout banale. Le franc CFA, étant une monnaie imposée de l’étranger, n’est donc pas notre monnaie et c’est faute de l’avoir compris que nos pays de la zone franc peinent aujourd’hui à faire décoller leur économie. Comme vous l’auriez certainement constaté, nos dirigeants hésitent encore et toujours à traiter ouvertement du sujet du franc CFA comme l’a courageusement fait le président tchadien, Idriss Déby. Nos chefs d’Etat africains sont malheureusement, en ce qui concerne le sujet du franc CFA, des présidents à responsabilité limitée, forcés de se contenter d’une économie dominée par le pacte colonial dont le franc CFA constitue le pilier central. Par contre, ils deviennent odieusement tout-puissants lorsqu’il s’agit brimer le peuple pour rester au pouvoir contre sa volonté. Il faut donc une plus grande volonté politique pour arriver à décoloniser le franc CFA et la zone franc, mais quel que soit le prix, nous devons pouvoir y parvenir car c’est notre devoir de débarrasser la zone franc de toutes ses structures abêtissantes et infantilisantes qui infestent le développement des pays membres. C’est évidemment nous, peuples coloniaux, qui devons nous libérer de la domination coloniale. Aussi, bien que n’étant pas un initié, Buntu Afrik est heureux de verser au débat sur le franc CFA, sa modeste contribution à travers ces lignes et en appelle aux sens de responsabilité et du devoir de chaque africain et de chaque africaine pour une mobilisation coercitive en vue de la libération des pays africains de la zone franc du joug du franc CFA.

 

 

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